Ma thèse de A à Z

Je me présente, je m’appelle Henry…

Je suis doctorant en 2ème année. Je m’intéresse à l’écologie des oiseaux, mais en fait je passe beaucoup de temps au laboratoire à faire des analyses et me poser des questions (toujours un peu en suspens). Pourquoi et comment les organismes tels que les oiseaux vieillissent-ils ? Est-ce le résultat de contraintes ou d’adaptations biologiques ?

Pourquoi les mammifères (y compris nous) et les oiseaux sont-ils différents à cet égard ? Quel rapport entre la longévité de ces organismes dans la nature et l’évolution ?...


Je vous propose un petit tour d’horizon de ma thèse en 26 lettres (tous avec moi les n’enfants !!).

A

Comme Actuel. On peut s’intéresser à l’évolution en étudiant des bébêtes vivantes actuellement. Elles sont en effet issues d’une longue histoire qu’on appelle l’évolution. Il n’est donc pas illogique de vouloir tester les idées des évolutionnistes (depuis Darwin) sur ces organismes actuels. Cela permet par exemple de savoir si la sélection naturelle joue un rôle dans l’existence de différentes stratégies de vie. Schématiquement, on a « vie courte et intense » (je me reproduis comme un fou et je meurs) d’un côté et « vie longue et régulière » (je me reproduis un peu et survie) d’un autre. La réalité nous offre tout un tas de raffinements et de mécanismes en lien avec ses stratégies à explorer.

B

Comme Balance. Nous, comme tous les êtres vivants, disposons d’une quantité de ressources finies que nous devons distribuer entre différentes fonctions biologiques (survie, reproduction, immunité, etc.). Moi je m’intéresse plus particulièrement à des ressources clés qui interviennent dans la longévité des bestioles : les antioxydants. J’essaie de savoir si l’équilibre qu’il existe entre les différentes fonctions résulte de contraintes (c.a.d. il n’est pas possible de faire autrement avec ce qu’on a) ou d’adaptations à l’environnement (c.a.d la sélection naturelle a trié des stratégies qui fonctionnent bien) ou les deux (c.a.d la sélection a trié parmi des stratégies contraignantes).

C

Comme Comparer. On peut aussi étudier des espèces qui appartiennent à des groupes séparés depuis longtemps dans l’histoire de la vie et confronter leurs points communs et leurs différences. Si on prend les oiseaux et les mammifères par exemple, ils comptent tous des espèces plus ou moins longévives (qui vivent plus ou moins longtemps). Mais si on compare des espèces d’oiseaux et de mammifères d’aspects comparables (taille, métabolisme, etc.), on se rend compte qu’il existe des différences. C’est le cas des petits passereaux qui sont plus longévifs que les micro-mammifères (ex. souris). Un de mes travaux consiste à essayer d’élucider cette différence qui ne colle pas avec les idées actuelles.

D

Comme Doctorat. C’est, en France, le diplôme universitaire le plus élevé qui donne accès au grade de docteur. En biologie on devient donc docteur, bien qu’il ne faille pas confondre avec les mecs qui prêtent serment à Hippocrate, le stéthoscope en bandoulière. Le « thésard » (ça rime avec plumard), encadré par un directeur de thèse, achève donc son travail au bout de 3 ans (pour les précoces) par l’écriture d’un manuscrit qu’il doit défendre devant un jury de spécialistes et qui peut-être composé d’un certain nombre de publications (le fruit du travail des chercheurs). Le pot de thèse et la soirée inoubliable qui suivra ne devront pas faire oublier au jeune diplômé que la route sera encore longue (si elle existe…) pour ceux qui veulent devenir chercheurs.

E

Comme Ecologie. Un peu d’étymologie : le mot vient du grec « oïkos » (maison) et « logos » (discours, sciences, connaissance). Comme disaient les mecs de l’asso qui ont lancé Plume! à l’époque : « Oïkos, c’est ta mère, ta maison »1. C’est la discipline des sciences du vivant qui étudie les relations entre les organismes et leur environnement (y compris les autres). La sélection naturelle trie dans les populations les individus adaptés à leur environnement. C’est le résultat de cette sélection (en cours dans un environnement fluctuant) que nous voyons et étudions dehors.

F

Comme Fondamental. Comme son nom l’indique c’est la recherche qui doit être le socle, la base de la connaissance de l’Homme. C’est en voulant questionner le monde que l’on pratique cette recherche. Elle nourrit notre société, tout comme l’art ou d’autres activités. En cela elle est essentielle et c’est pour cela que nous devons la défendre.

G

Comme Guitare. Quand le poids du travail est trop lourd, j’aime m’adosser à un arbre et chanter la complainte du thésard, qui rêvait de CNRS mais qui courrait après l’inaccessible étoile. Monde cruel, n’as-tu pas de cœur pour ceux qui pensent le monde…

H

Comme Hypothèse. Pour faire un travail sérieux lors de ma thèse, j’ai besoin d’une bonne méthode. Celle qui a fait ses « preuves » si j’ose dire est la méthode hypothético-déductive. Un vilain mot composé pour dire que l’on se fonde toujours sur des hypothèses de travail que l’on confronte à des tests expérimentaux. Si le résultat observé est effectivement conforme aux prédictions, on valide l’hypothèse. Dans le cas contraire, on réfute l’hypothèse. C’est ce dernier cas qui est intéressant en science, car il oblige à raffiner nos présupposer, à se re-questionner, à remettre en cause…

I

Comme Initiative. Il en faut une bonne dose pour sortir de la morosité ambiante. Et il ne faut pas en manquer pour réussir sa thèse. Bien sûr, il ne faut pas que ça coûte cher. Parce ce que c’est bien connu : « En France, on n’a pas de pétrole [traduisez : pas de sous] mais on a des idées ».

J

Comme Jeune. Nous avons tous les défauts de nos qualités. Nous sommes jeunes chercheurs, plein d’espoir et d’illusions. Nous allons révolutionner la science sinon rien, traverser à toute vitesse l’existence. « Faites l’amour, pas la thèse » pourrait être notre credo !

K

Comme K-fé. Oui il en faut pour les moments de détentes entre potes de labo, mais aussi dans les moments de tension intense ou les doigts tapent frénétiquement sur l’ordinateur l’article scientifique qui doit conclure le travail acharné du thésard et de ses collaborateurs (symbolisé par le « et al. » ajouté au cul du premier auteur).

L

Comme Longévité. Vous me direz, « mais qu’est-ce qu’on s’en fout de la vieillesse chez les oiseaux ».  Ha mais je la vois bien venir la réflexion utilitaro-anthropo-centrée. Certains disaient sûrement (ou pas) « mais qu’est-ce qu’on s’en fout des autres planètes, nous on vit sur Terre » avant qu’on se rende compte qu’elle fait parti du même système dans un univers plus vaste. Si on arrête de se regarder le nombril, on verra bien que le monde qui nous entoure n’est pas indépendant de nous… puisque nous en faisons parti. Le vieillissement des oiseaux n’est peut-être pas si éloigné que ça de notre propre vieillissement, et par conséquent ne nous est pas inconnu. Nous ne pouvons empêcher les incessants allers et retours entre nous-mêmes et le monde qui nous entoure.

M

Comme Mécanisme. S’intéresser aux mécanismes en jeux (par exemple physiologiques) dans la réponse des organismes à leur environnement avec un questionnement évolutif est une manière de faire de la science transdisciplinaire. Plusieurs champs d’investigation du vivant sont ainsi croisés pour enrichir la vision des choses. Malheureusement, l’intérêt n’est pas toujours partagé de part et d’autre des disciplines. Par exemple, un écologue habitué à faire joujou avec des données statistiques sera plus intéressé par les compétences techniques d’un biochimiste que l’inverse. A la limite, le biochimiste n’a que faire des petits « zoziots » et de toutes ces futilités qui dépassent l’échelle de la cellule vivante.

N

Comme Nécessité. Le biologiste Jacques Monod évoque la nécessité du vivant par le résultat du hasard dans la conclusion de son livre Le hasard et la nécessité. Essai sur la philosophie naturelle de la biologie moderne (1970) : « L'ancienne alliance est rompue ; l'Homme sait enfin qu'il est seul dans l'immensité indifférente de l'Univers d'où il a émergé par hasard. Non plus que son destin, son devoir n'est écrit nulle part. À lui de choisir entre le Royaume et les ténèbres. » Une pensée incontournable.

O

Comme Oiseaux. C’est un des groupes vivants les plus étudiés sur le terrain. C’est une des raisons pour lesquelles on continue de les étudier aujourd’hui. Et oui il est plus facile de poser des questions cruciales sur des modèles qu’on connaît un minimum, sans quoi trop d’inconnus rendent la tâche quasi impossible. Mais cela ne doit pas occulter les travaux tout aussi excitants sur des modèles encore mal connus et qui peuplent tout autant notre planète.

P

Comme Plume!, l’association qui est la bouteille d’oxygène de ma thèse : « toujours sur mon dos, un peu trop lourde » disait Dubosc… bien sûr je déconne. Je dirais plutôt que c’est mon accessoire indispensable pour fixer l’horizon et rester détendu dans ma tête.

Q

Comme Question. Le sujet de thèse se termine par un point d’interrogation. C’est à la fois excitant et terriblement angoissant car on ne sait jamais vraiment où cela va nous mener. D’ailleurs le directeur de thèse peut avoir une vision différente de son étudiant concernant le chemin à emprunter pour explorer cette question. Tout l’art consiste donc à essayer de se mettre à peu prêt d’accord sur la marche à suivre sans se perdre.

R

Comme Résultats. J’obtiens des résultats à partir des données que je récolte au cours de mes expériences. Ces données doivent être confrontées aux hypothèses que j’essaie de tester. Des outils, qui sont issus d’une branche des mathématiques qu’on appelle « statistiques », permettent d’arriver à tirer ces conclusions.

S

Comme Sacerdoce : « pendant la thèse tu n’auras point de répit, tu seras dévoué entièrement à ton travail auquel tu donneras toute ton énergie et tout ton amour ». Ainsi le doctorant se surprend parfois à ressembler au religieux dans son monastère…

T

Comme Travailler plus… pour chercher plus. Mais parfois la quantité n’est rien sans un brin de génie…

U

Comme Université. C’est là que je crèche. Lieux de travail où je fais mes « manips » ou expériences, mes mesures et analyses biologiques, mais aussi là où j’ai mon bureau pour rédiger mes articles scientifiques qui seront la production principale de mon travail et, une fois publiés dans des journaux en anglais spécialisés, diffusés auprès de la communauté scientifique.

V

Comme Vulgarisation. La passion des sciences n’est rien si on ne peut pas la partager et la communiquer. C’est la raison pour laquelle à l’université les chercheurs sont souvent aussi des enseignants qui transmettent leurs savoirs et leur passion aux générations futures. A une autre échelle, le chercheur doit aussi être un acteur important dans la réception des savoirs qui sont créés à l’université auprès du reste de la société.

W

Comme Web. Le thésard d’aujourd’hui n’est rien sans la toile. On y puise des informations quasiment en continu en consultant des bases de données, des articles en lignes, etc. Le web permet aussi un échange d’informations indispensable à l’activité de recherche. Imaginez qu’on a remplacé l’échange épistolaire qui pouvait mettre des mois à l’époque de Darwin par exemple (qui n’était pas le dernier à écrire des lettres à ses collaborateurs) par l’envoi de mails distribués quasiment instantanément au monde entier !

X

Comme Xénophile, parce qu’il faut être ouvert sur l’extérieur ; parce que cela permet parfois en discutant de changer de perspective sur ce qui nous entoure. Par exemple, au labo, on reçoit régulièrement des post-doctorants étrangers (des jeunes docteurs qui partent dans un labo pour effectuer un cours projet dans le prolongement de leur thèse). Travailler avec eux est toujours une nouvelle aventure et nos différences culturelles nous mettent face à nos petites habitudes et à nos propres paradoxes.

Y

Comme les Y-a-qu’à, faut qu’on… Ceux-là traînent souvent dans les labos, toujours près à donner des ordres aux petites mains de la recherches qui sont, c’est bien connus, incapables de prendre des initiatives. Par là même ils empêchent les nouvelles idées de s’imposer, persuadés qu’ils sont d’avoir raison malgré tout.

Z

Comme « Zebra Finch », le nom anglais de ce petit passereau sympa sur lequel je travaille de manière prépondérante au laboratoire. Originaire d’Australie, on le maintient au chaud en captivité. C’est un modèle commode pour tester dans le cadre d’une thèse toute une série de questions sur l’allocation d’antioxydants entre différentes fonctions (reproduction, immunité, survie) et la longévité. C’est aussi un oiseau très étudié pour ses mœurs sexuelles : les filles préfèrent les mâles au bec bien rouge, signe de bonne qualité, et allouent en conséquence plus d’énergies dans leur progéniture quand elles sont en couples avec des beaux gosses.



1. http://oikos.asso.free.fr/



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1 commentaire pour “Ma thèse de A à Z”

  1. Aimeric 2 mai 2010 à 1:27 #

    PS : j'adore ton article A-Z... ;)

    Je suis sur que tu es deja tombe sur le nature special Zebra Finch.

    http://www.nature.com/nature/focus/zebrafinch/

    Sheffield represent....

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