Mode d'emploi pour sauver une orque

Imaginez, une plage de sable fin, les orques batifolant à l’horizon... soudain l’un d’eux bondit et s’échoue à vos pieds en essayant de dévorer votre gam­in (rassurez-vous il l’a pris pour un phoque). Après avoir récupéré l’orque, vous avez une idée : le réintroduire dans la baie devant la maison de votre mémé où jadis ils se trouvaient en nombre. Mais comment réintroduire Wili avec succès ?


Des sciences pour sauver Wili... Officielle­ment, la gestion de la biodiversité est dev­enue une préoccupation collective et mon­diale lors du Sommet de la Terre en 1992. Depuis une dizaine d’années cette préoccupation se traduit par l’essor des sciences de la conservation. Parmi elles, on distingue généralement la biologie de la conservation (les orques sont-ils en danger ? pourquoi ? et que faut-il faire pour les protéger ?), et l’écologie de la restauration (comment réparer au mieux l’écosystème dégradé voire détruit de Wili ?). Ces sciences sont historiquement ancrées dans des disciplines académiques, telles que l’écologie ou la biologie évolutive, toutefois elles s’en différencient dans la mesure où elles sont destinées à l’action. Cette recherche aide à la décision, de ce fait le cher­cheur devient partie prenante des débats d’une so­ciété locale qui s’interroge sur les transformations de son écosystème. Les sciences de la conservation supposent d’une part de la concertation avec les ac­teurs locaux, et, d’autre part la mise en oeuvre d’une certaine interdisciplinarité entre science écologique et sciences sociales (sociologie, économie, science politique, etc.)

Vers une collaboration plus étroite

Aujourd’hui, les appels à une réelle prise en compte des dimensions sociales, politiques et culturelles dans les projets relatifs à la gestion de la biodiversité, ainsi qu’en sciences de la conservation, n’ont jamais été aussi nombreux. Les projets de conservation et de restauration suscitent souvent de vives critiques voire échouent dans leur application. Les débats défraient la chronique lorsqu’il s’agit de la réintroduction de grands prédateurs, ou de la réappropriation par certaines espèces de leurs anciennes aires de répartition. De nombreuses raisons sont généralement avancées pour expliquer les échecs de ces projets, parmi lesquelles un objectif inapproprié à long terme et l’absence de véritable concertation avec les acteurs locaux.

Gardons les objectifs en tête

L’intensité de l’interdisciplinarité en science de la con­servation dépendra de l’objectif du projet de restau­ration ou de conservation. Un même projet aura des objectifs différents selon l’adoption par les acteurs des positions “fixiste” ou “potentialiste” existant dans les disciplines biologiques. Au sens large, adopter une po­sition “fixiste” dans un projet de restauration consiste à considérer les conditions naturelles antérieures à la dé­gradation comme l’objectif de cette restauration. Dans cette vision des choses d’une part les écosystèmes ont un état de référence, et d’autre part, l’Homme est hors de la nature. Les écologues adorateurs de la Nature « vierge » parlent de « renaturation » des écosystèmes dégradés par les activités humaines. Ce point de vue est ancré dans notre civilisation occidentale et a forte­ment influencé les politiques publiques de la conserva­tion en Europe, conduisant notamment à la création de nombreux parcs nationaux mettant la nature « sous cloche ». Aujourd’hui, l’évidence d’un changement cli­matique rapide remet en cause cette position : doit-on réellement réintroduire Wili sachant que d’ici dix ans il sera inadapté à la température de l’eau dans la baie ? Ainsi nous voyons un renforcement de la position « po­tentialiste »1. L’objectif est alors de construire un sys­tème capable de s’adapter à un nouvel environnement. La difficulté est qu’au delà d’une volonté d’anticiper les changements globaux, la positon « potentialiste » con­duit à reconnaître que les populations et les écosys­tèmes n’ont pas de trajectoire évolutive déterminée. L’état de référence de la nature n’existe plus et les modifications engendrées par l’Homme peuvent alors être considérées comme parties intégrantes de la tra­jectoire de l’écosystème, faisant ainsi entrer l’Homme dans la Nature. Du coup pourquoi ne pas envisager la création de systèmes écologiques nouveaux ? En l’absence d’état de référence absolue donnée par la nature elle-même, la position « potentialiste » conduit à l’idée que la biodiversité, et de manière plus large l’organisation des écosystèmes, peut être choisie li­brement. La biodiversité est alors partie prenante des projets des sociétés. Puisque le concept de base n’est plus l’équilibre permanent, la trajectoire donnée à un écosystème devrait être pensée en fonction du projet qu’a construit la société locale2.

Un chemin encore long ...

Dans les zones où s’exercent des activités humaines et qui n’ont pas comme seule vocation la protection de la Nature, la position « potentialiste » semble être la seule tenable par les porteurs de projets. On retrouve pourtant généralement la position « fixiste » dans les politiques publiques de conservation et de restaura­tion : la France en 1998 n’a t-elle pas financé un pro­gramme de recherche intitulé « Recréer la Nature »? Cette remarque soulève le problème du cadrage des politiques publiques par des paradigmes écologiques dans des conditions où les acteurs de la sphère poli­tique n’ont pas toujours connaissance des différents courants de pensées en écologie.

Faisons le point :

[1] Gonzalo-Turpin Heloïse, 2008, Produire des connaissan­ces pertinentes pour l’action en sciences de la conserva­tion : cas de la gestion de la diversité génétique intrespeci­fique en restauration écologi­que. Thèse de l’université de Toulouse.

[2] Blandin Patrick, 2009, De la protection de la nature au pilo­tage de la biodiversité, Edition Quae - c/o Inra, Versaille.

Anaïs Gibert

Tags: , , ,

Pingbacks

  1. #12 Toulouse | Plume! - 26 mai 2010

    [...] Mode d’emploi pour sauver un orque [...]

Commenter!