La biodiversité mondiale est en pleine crise, emportée par la sixième vague d’extinction mondiale causée par la seule espèce humaine, et il n’y a personne pour renflouer les caisses et enrayer un phénomène malheureusement irréversible. Quelques scientifiques et grandes ONG internationales résistent et prêchent pour sa sauvegarde urgente, prétextant que c’est la survie de ce même Homo sapiens, dit « le sage », qui est en jeu. 2010 a donc été déclarée année internationale pour la biodiversité par l’UNESCO, il fallait bien cela après avoir raté l’objectif -très illusoire- d’enrayer son érosion en cette même année, comme l’avait proclamé en grande pompe la Communauté européenne en 2001.
Le paradoxe est que notre connaissance de cette diversité biologique évanescente est encore incomplète, et que certains groupes taxonomiques (comme les arthropodes, les micro-organismes ou encore les plantes dites « inférieures » -mousses et lichens- et certains écosystèmes et habitats naturels (comme les fonds marins ou plus prosaïquement les litières et l’humus du sol) restent encore inconnus. En effet, l’essentiel des moyens scientifiques humains, financiers et médiatiques est souvent mis dans ce que l’on appelle la « mégafaune charismatique » : panda, gorilles, baleines, gros félidés... Les espèces végétales et animales disparaissent plus vite qu’elles ne sont décrites par les taxonomistes, une autre espèce en voie de disparition que l’on peut apercevoir dans les couloirs obscurs des muséums d’histoire naturelle, pas bien loin des spécimens empaillés d’espèces déjà éteintes, comme les célèbres « dodo » de l’île Maurice, « moas » (sorte de poules géantes) de Nouvelle-Zélande, ou « thylacine » (marsupial carnivore) de Tasmanie.
Une course contre la montre
Inventorier, répertorier, cataloguer et prélever des spécimens de plantes et d’animaux (sans oublier leur précieux ADN !) avant qu’ils ne disparaissent à jamais sont devenus une véritable course contre la montre et parfois une véritable obsession pour certains chercheurs, nouveaux missionnaires de la biodiversité. Depuis une dizaine d’année, de grandes expéditions scientifiques sont organisées et largement médiatisées : « radeaux des cimes » pour explorer la canopée des forêts tropicales d’Amérique du Sud, d’Afrique et de Madagascar, « Expédition Santo » en 2006 au îles Vanuatu, navire d’exploration « La Boudeuse » parti cette année pour une « Mission Terre-Océan » dans le Pacifique Sud ou encore « The Beagle » ayant quitté Amsterdam pour refaire le voyage tout autant mythique que scientifique de Charles Darwin dont on a fêté le bicentenaire de la naissance en 2009. Une piqûre de rappel pour nous rappeler que nous ne sommes pas seuls au monde et que l’espèce humaine n’est qu’une branche de l’arbre du vivant. Ces expéditions, dans la pure lignée des voyages naturalistes du 19ème siècle (Humboldt et Bonpland aux Amériques, Cook, Bougainville et La Pérouse effectuant leur voyage autour du monde) rassemblent aujourd’hui des dizaines voire des centaines de chercheurs de disciplines scientifiques différentes mais également de nationalités diverses, démontrant par la même occasion que la science n’a plus (ou presque) de frontières.
Le hic : un manque de suivi
Mais ces grandes expéditions ne durent que quelques semaines à quelques mois, et ne concernent qu’un nombre très limité de zones géographiques, souvent celles reconnues comme étant des « points chauds de la biodiversité ». Elles coûtent cher et sont souvent sponsorisées par de grands groupes industriels (comme les laboratoires pharmaceutiques, les compagnies pétrolières, de gaz ou d’électricité) qui se révèlent être des parrains généreux mais rarement désintéressés ou philanthropes ! Les retombées pour les gouvernements et les communautés locales, en général d’anciennes colonies et des pays en voie de développement (Afrique noire, Madagascar, Vanuatu), ne sont pas aussi exaltantes que la publication de la découverte de nouvelles espèces sur Internet. Si la « bonne parole » qu’il faut préserver la biodiversité pour le bien de la planète et des générations futures est apportée, très peu sinon aucun programme de suivi scientifique, de conservation active sur le terrain ou de gestion durable des ressources n’est prévu lorsque navires et dirigeables expéditionnaires disparaissent à l’horizon. S’agit-il d’une nouvelle forme de colonialisme scientifique, la grande majorité des chercheurs participants à ces aventures scientifiques étant ceux des grandes universités et muséums des pays occidentaux ? L’expédition scientifique dans l’atoll de Clipperton en 2004 et 2005, à grand renfort des moyens logistiques de l’armée française, n’était-elle pas un prétexte pour assurer notre souveraineté sur cette petite île inhabitée d’une dizaine de km² (mais avec une Zone Exclusive Économique de 435 000 km²) située au large des côtes du Mexique qui revendique ce territoire. Les motivations pour la sauvegarde de la biodiversité ne sont pas toujours humanitaristes…
Les points froids de la biodiversité
Les petites îles océaniques tropicales, parfois considérées comme des « points froids de la biodiversité » car pauvres en espèces du fait de leur petite taille et de leur isolement géographique (plus une île est éloignée, plus les chances de colonisation sont faibles, plus elle est petite, moins les habitats y sont diversifiés), sont rarement des destinations phare pour ces grandes expéditions internationales. Aux difficultés logistiques pour y accéder et aux faibles infrastructures trouvées sur place, s’ajoute une image erronée de « paradis sur terre ». Pourtant, les taux d’endémisme des ces petites îles y sont parmi les plus élevés et les exemples de « radiations évolutives » les plus nombreuses, comme les fameux pinsons des îles Galápagos révélés par Darwin, ou les plantes à fleurs des îles Hawaï comptant 90% d’espèces endémiques.
Les plus isolées sont certainement celles de Polynésie orientale, située au beau milieu de l’Océan Pacifique, à plus de 5000 km des continents les plus proches et éparpillées sur un surface plus grande que l’Europe : îles Cook, Australes, Société, Marquises, Tuamotu, Gambier, Pitcairn forment une constellation de territoires. Leur surface dépasse rarement 1000 km² (cas de l’île de Tahiti), avec des sommets culminant parfois entre 1000 et 2200 m, ce qui explique leurs reliefs montagneux abrupts, découpés par l’érosion active sous les Tropiques, des crêtes étroites en « lames de couteau », des pics isolés perdus dans les nuages, des pentes et des falaises vertigineuses qui ont impressionnées Darwin lui-même après son passage dans les Andes. Du fait de leurs caractéristiques physiques et naturelles, ces îles sont extrêmement vulnérables aux perturbations, qu’elles soient naturelles (cyclones, tsunamis, éruptions volcaniques dévastatrices) ou anthropiques : déforestation et feux volontaires pour la mise en culture, grands travaux d’aménagement (aéroports, routes, barrages hydro-électriques…), exploitation minière (phosphates notamment), urbanisation galopante du littoral et des collines, invasion par une nuée d’animaux prédateurs (rats, chats, chiens, fourmis) et ongulés herbivores, de plantes compétitrices et d’agents pathogènes (champignons, virus). Il n’est pas étonnant de trouver dans les îles les plus grands nombres d’espèces éteintes et d’espèces menacées de disparition.
Mission tout-terrain
C’est pourquoi, avec une petite équipe de recherche pluridisciplinaire composée de 4 à 8 chercheurs confirmés et étudiants en thèse (en général, un ornithologue, un malacologue, un entomologiste et un botaniste), généralement basés en Océanie (Australie, Californie, Hawaii, Nouvelle-Zélande, Nouvelle-Calédonie, Polynésie française) -ceci afin de nous adapter aux contraintes logistiques (pouvoir embarquer dans les navires-cargo ou des petits avions du type Dornier aux places limitées, en hélicoptère, dans les véhicules tout-terrain, les « speed-boat » et autres « bonitiers » de pêche, pouvoir loger chez l’habitant ou camper sur les plages des atolls ou les sommets étroits des îles hautes- nous avons prospecté lors de ces deux dernières décennies de nombreuses îles des archipels de la Société, des Australes, des Marquises, des Tuamotu, des îles Cook et de Wallis et Futuna, afin de réaliser des inventaires de base de la flore et la faune terrestres : ascension des plus hauts sommets, prospection des zones littorales, des marécages, des falaises calcaires, des vallées humides, des vestiges de forêts sèches et des forêts montagnardes dites de nuages... L’une des caractéristiques des îles hautes (Antilles, Mascareignes, Pacifique) étant de pouvoir accéder rapidement à une large gamme d’habitats et les différents types de végétation étagés en altitude, il est donc possible d’échantillonner le maximum d’espèces différentes en un minimum de temps, et donc d’avoir une vision globale de la richesse naturelle d’un territoire.
L’autre originalité des nos missions est le contact quasi-permanent avec la population et les autorités locales : souvent logé chez l’habitant ou en « pension de famille » servant de camp de base, bénéficiant de l’aide logistique ou morale des mairies ou chefferies, associés aux agents communaux ou des services de l’environnement, de l’agriculture ou des forêts, volontaires comme guides, chauffeurs (bateaux , véhicules tout-terrain), accompagnateurs, traducteurs, ce sont des expéditions « à échelle humaine ». D’autre part, bien que ponctuelles, ces missions sont souvent répétées dans le temps sur deux ou trois années successives, ce qui permet de tisser des liens et des relations de confiance avec les personnes et d’assurer un suivi notamment en matière de transfert de connaissance, et de développer des projets de conservation des espèces et des espaces. La présentation de l’ensemble de l’équipe aux autorités locales en début de mission, puis la restitution des résultats en fin de mission lors de réunions publiques sont également l’occasion de discuter et d’échanger des informations précieuses entre habitants et missionnaires : localisation des espèces remarquables, leurs noms et utilisations, l’historique des introductions d’espèces nouvellement arrivées, leurs valeurs culturelles ou socio-économiques, etc…
La biodiversité terrestre (et marine) de ces petites îles est loin d‘être un concept ou un simple objet d’étude : elle est souvent l’« assurance-vie » pour les populations insulaires, parfois complètement isolées et dépendant de ressources naturelles limitées. Les savoirs-faire et les usages traditionnels, les légendes et les récits anciens liés aux plantes et animaux, représentent une connaissance également en voie de disparition. Il y a donc urgence et nécessité de sauvegarder la biodiversité et l’ethno-diversité de ces petits écosystèmes uniques mais extrêmement fragiles (plutôt qu’au cimetière du Père Lachaise ou dans la forêt de Fontainebleau !). Il est à craindre que ce patrimoine naturel et patrimonial insulaire disparaîtra bien avant les effets annoncés des changements climatiques globaux comme l’élévation des niveaux de la mer et l’augmentation de la température…
Jean-Yves Meyer
Cet article est également disponible, en partie, dans le numéro 13 de Plume!


Bonjour,
Je regrette de ne pas être une scientifique, pour travailler activement dans le secteur de l'environnement. Je suis éducatrice de jeunes enfants, à la base. Ce que je ne comprends pas, néanmoins, c'est cette difficulté, pour des non-scientifiques, de s'engager sur de longues durées, pour la protection de la planète. Si "Les missionnaires de l'environnement" existaient selon un concept de communauté non-religieuse, j'en ferais partie! Je suis prête à m'engager à vie pour participer à la protection de la flore (vie végétale).
Je ne crois pas avoir l'esprit suffisamment entreprenant pour créer une O.N.G. ou une association de ce type. Je ne suis pas à même d'effectuer des expertises scientifiques. Alors, que faire? Assister au spectacle de destruction de la planète? J'en ai marre d'être impuissante. Je voudrais juste apporter ma petite pierre à l'édifice de cette cause majeure.