Populariser la science

Vulgarisation, médiation, diffusion de la culture scientifique, sciences citoyennes, éducation populaire… Trois des cinq expressions précédentes mettent en avant la relation entre la connaissance et la vie de la cité. Saurez-vous les trouver ?

Éducation populaire

Education populaire, ça vous a un goût suranné de la fin des années 30. Celles du Front, populaire, où l’accès aux loisirs (congés payés) ainsi que celui à la culture étaient considérés comme moteurs de la démocratie, de la liberté, de l’égalité et de la fraternité. La démocratie : démos (en grec), le peuple ; et cratein, commander, diriger. Une fois dépassée la connotation de « lutte des classes », une fois dépassée l’apparente condescendance liée au sous-entendu que le peuple, non éduqué, devrait l’être par des personnes déjà éduquées ou cultivées[1], on comprend mieux le fondement de l’éducation populaire. Il s’agit bien de donner à chacun, à chaque citoyen, les moyens culturels de faire ses propres choix pour participer à la vie de la cité. Mais aussi pour lui-même, pour son bien-être, son épanouissement personnel, sa santé (physique, mentale, sociale, selon l’Organisation Mondiale de la Santé). Faire ses propres choix en disposant des éléments de réflexion, des connaissances et des compétences nécessaires.
Au bout du compte, l’éducation populaire n’a rien de condescendant. Elle s’inscrit dans une volonté de partage : de la culture, du savoir, des loisirs, de la richesse…

Médiation, diffusion

Comment partager le savoir ? En le diffusant, pardi ! En utilisant des moyens, des médias, pour le diffuser. D’où ces termes, médiation et diffusion, apparus dans les années 1970. Reflets de leur époque, qui se poursuit en partie aujourd’hui, ils sont porteurs d’un sens technologique. Ils sont plus modernes, et peut-être moins humains. Ils sont centrés sur le savoir plus que sur l’Homme. On médiatise ou on diffuse la culture, en oubliant parfois pour qui et pour quoi on le fait.

Vulgum pecus et progrès social

Le terme de vulgarisation nous apporte un dernier éclairage. Il se perpétue depuis le XIXe siècle et il a fait fortune. La « vulgarité » à laquelle il invite n’est ni grossière (P… de B… ) ni fruste. Elle se réfère, là encore, au peuple. Au vulgus des Romains. Vulgariser n’est rien d’autre que rendre populaire ! De Camille Flammarion à Jean-Henri Fabre, de Jaurès à Malraux, ne doutons pas que de nombreux savants, comme on avait coutume de les appeler, et de nombreux politiques, furent dotés d’une conscience humaniste profonde qui les poussait, eux aussi, et déjà[2], au partage. Il voyaient dans l’éducation et la culture pour tous, la promesse d’une amélioration sociale. Le progrès scientifique et technologique devait permettre le progrès social.
Au risque de surprendre : force est de constater qu’ils avaient raison. Le productivisme agricole et ses impacts écologiques (engrais et pesticides), l’augmentation de la pollution tous azimuts, l’hypothèque énergétique par exploitation sans limite des ressources fossiles, l’ensemble des dérives écologiquement néfastes… ne doivent pas occulter l’immensité des progrès réalisés durant le XXe siècle dans les sociétés occidentales, et vécus comme tels par nos parents et nos grands-parents. Une tendance courante et démagogique voudrait nous faire jeter le bébé avec l’eau du bain. C’est tellement plus facile ! Or, ceux qui nous ont précédés n’ont pas forcément eu tort. Au vu de leur mode de vie et des connaissances de leur époque, ils ont fait ce qu’ils pensaient utile et nécessaire.

Quelle culture, quelle science ?

Notre responsabilité est d’agir aujourd’hui, avec les connaissances et les prises de conscience de notre époque ! La science doit y contribuer et il est indispensable que les scientifiques maintiennent – voire accentuent - le dialogue. C’est tout l’enjeu, et il est d’autant plus important que la puissance des medias est principalement utilisée à des fins bien plus vénales. Racolage émotionnel, falsification, simplification, manichéisme… Il y a là bien plus de démagogie, encore, que de pédagogie, d’éducation, de popularisation de la culture, de vulgarisation…
A ce propos, notons qu’on associe généralement la notion de vulgarisation à celle de science. On parle de vulgarisation scientifique mais guère de vulgarisation artistique. L’image respective de la science et de la culture, dans les médias comme dans les ministères, mérite qu’on s’interroge . Voyons de plus près. « Vulgarisation scientifique » : on parle bien de science mais est-ce de la culture ? « Médiation culturelle » : ne serait-on pas plutôt dans le monde des arts ? « Culture scientifique » : il existe donc une culture scientifique qui semble différente, parallèle, ou à côté de la culture tout court - celle du ministère du même nom ? - celle de la littérature, du théâtre, des beaux arts…

Une pour toutes, toutes pour une

Encore une fois, il s’agit de comprendre de quoi nous parlons, nous, médiateurs, enseignants, vulgarisateurs, animateurs, éducateurs[3]… scientifiques ou non. La culture est une et indivisible. Elle n’a besoin ni de C majuscule pour lui donner une valeur, ni d’adjectifs disciplinaires qui viennent la fragmenter. Chacun peut-être prédisposé à goûter la poésie plutôt que les arts plastiques, les maths plutôt que l’histoire ou les langues orientales, la biochimie plutôt que la pétrographie, etc. Mais la culture d’untel ne se limite pas à un champ unique. Et le rôle de l’éducation est bien d’amener l’autre dans différents vergers pour l’inviter à en goûter les multiples fruits. La culture scientifique n’a pas à être défendue plus qu’une autre. C’est la culture toute entière qui compte, l’ouverture au monde dans sa complexité, dans la multiplicité et les innombrables interactions de ses objets. Et c’est l’éducation, tout court, qui importe.
Une question pour nous guider, quant à la vulgarisation scientifique, est la suivante : quels sont les enjeux concernant la place de la science dans notre société ? On a vu l’Académie des Sciences se positionner, l’année dernière, contre des propositions du Gouvernement qui visaient à réduire la part de l’enseignement scientifique, et notamment celui des sciences expérimentales, à l’école élémentaire. S’agit-il d’un souci corporatiste ? Evidemment non, il s’agit du souci citoyen d’initier chacun aux savoirs et aux méthodes propres à l’activité scientifique. L’arithmétique, le français, voire la technologie, l’informatique… ne suffisent pas à former quelqu’un qui comprenne le monde et y trouve sa place.
Notre responsabilité est d’agir avec les connaissances et les prises de conscience de notre époque ? Dans les banlieues et les « quartiers », ce n’est pas plus la science que le théatre[4] ou la peinture qu’il faut vulgariser, diffuser, enseigner (c’est-à-dire mettre en signes, et donner du sens). « Science sans conscience n’est que ruine de l’âme », disait Rabelais. Cette citation, connue et rabâchée, mérite pourtant qu’on la répète encore et qu’on la proclame haut et fort, et que l’on s’interroge sur ses implications sociales, pédagogiques, culturelles.
L’activité scientifique, dans ses objets et dans ses méthodes, demande à être explicitée. Loin d’être innée, elle nécessite des apprentissages progressifs et continus. Elle est gage d’exploration pour des futurs possibles, sous le signe de l’humanité plutôt que de la barbarie et des obscurantismes. Mais, mais, mais… elle ne suffit pas à se faire une conscience.
Une conscience qui nécessite, elle, de l’émotion, de l’esthétique, de l’art, des valeurs et du lien social.
Populariser les sciences aujourd’hui, c’est ré-humaniser la société.

Qui s’y colle ?

[1] Il n’est pas dit que certaines élites ne soient pas condescendantes. Certains de leurs représentants seraient même cyniques que cela ne nous étonnerait pas !
[2] Mais avant eux, Rabelais, Montaigne, Rousseau, l’abbé Grégoire… et combien d’autres !
[3] On ne dit pas diffuseurs, c’est heureux !
[4] Voir, sur les écrans ou en DVD :  « La journée de la jupe ».

Tags: , , , ,

Pas encore de commentaire.

Commenter!